Inès chante depuis toujours. Petite, elle inventait des mélodies dans sa chambre ; adolescente, elle passait ses nuits à s'enregistrer sur le micro pourri d'un vieil ordinateur familial. Aujourd'hui elle a une voix qu'on n'oublie pas, des textes qui sont vraiment les siens, et un univers qu'elle voit avec une précision presque douloureuse.
Elle sait exactement ce qu'elle veut faire entendre. Le grain de la voix, l'ambiance, l'image qui va avec, la couleur de chaque morceau. Tout est là, net, dans sa tête. Le problème commence au moment de le faire sortir de sa tête.
Parce qu'entre son idée et le morceau fini, il y a une montagne technique. Il faut capter proprement, mixer, filmer un clip, fabriquer des visuels, alimenter les réseaux sans relâche. Et à chaque étape, elle doit s'en remettre à quelqu'un d'autre : un ingé son entre deux sessions, un copain vidéaste qui la dépanne le week-end, un graphiste quand elle a le budget. C'est-à-dire rarement.
Résultat, chaque sortie est un petit chemin de croix. Ça coûte cher, ça prend des mois, ça dépend du planning des autres — et le morceau qui sort, souvent, n'est pas tout à fait celui qu'elle entendait. Un peu de son âme se perd à chaque intermédiaire. Elle a l'impression de quémander l'accès à sa propre musique.
Alors ses plus belles chansons dorment dans son téléphone. Et ça, c'est ce qui lui fait le plus mal.

