Karim a commencé la batterie à onze ans, dans le garage d'un copain, sur un kit pourri dont la caisse claire sonnait comme une casserole. Trente ans plus tard, il a joué dans plus de groupes qu'il ne peut en compter, traversé la France en van, dormi dans des loges, des canapés, des hôtels sans étoiles. La scène, c'est sa maison.
On l'appelle parce qu'il est solide. Le batteur qu'on ne remarque pas, celui sur qui tout repose : le tempo qui ne bronche pas, l'entrée qui tombe pile, le groove qui tient la salle debout. Les chanteurs l'adorent, les tourneurs le rappellent. Quinze ans qu'il vit de ça, et ce n'est pas rien.
Sauf que depuis deux ou trois ans, quelque chose s'est tu en lui. Il monte sur scène, il assure — et il s'ennuie un peu. Il se surprend à rejouer exactement les mêmes fills qu'il y a dix ans, les mêmes réflexes, les mêmes plans qui marchent à tous les coups. Sa sécurité est devenue une cage.
Le pire, c'est quand il croise les jeunes. Ceux qui sortent des écoles, avec leur indépendance de main hallucinante, ce vocabulaire rythmique qu'il n'a jamais appris. Il sourit, il joue celui que ça n'atteint pas — mais en rentrant, seul dans sa voiture sur le périph, il sait. Il sait qu'il plafonne. Et qu'à son âge, avouer qu'on a encore envie d'apprendre, ça ne se fait pas vraiment.
Alors il ne dit rien. Il continue. Et cette petite voix, elle, ne se tait pas.

