Léa avait vingt-trois ans quand elle est sortie du conservatoire, un premier prix de flûte dans la poche et la certitude tranquille que la musique lui ouvrirait les bras. Six ans plus tard, elle joue toujours — mais elle a compris que, dans ce métier, jouer n'est que la moitié du travail.
Sa semaine, personne ne pourrait la deviner à l'avance. Un remplacement à l'opéra le mardi, une séance d'enregistrement pour une musique de film le jeudi, deux élèves le mercredi après-midi, un concert de musique de chambre le week-end si elle a de la chance. Entre les deux, des heures de RER avec l'étui sur les genoux, des raccords à l'autre bout de la ville, et ce téléphone qu'elle regarde vingt fois par jour — parce que c'est là, dans un message de groupe, que tombe la date qui fera sa semaine. Ou pas.
L'argent, lui, arrive quand il veut. Un cachet joué en septembre est parfois payé en décembre. Alors elle a appris à ne jamais dire non. « Tu peux dépanner samedi ? » « Il nous manque une flûte dimanche ? » — oui, oui, toujours oui. Même épuisée, même quand c'est loin, même quand c'est mal payé. Parce que dire non une fois, c'est risquer de ne plus être appelée du tout.
Et pourtant, il y a ces soirs. Ceux où l'orchestre respire ensemble, où son trait sort exactement comme elle l'a rêvé, où elle quitte la scène le cœur battant en se disant que non, décidément, elle n'échangerait ça contre rien. C'est pour ces soirs-là qu'elle tient. C'est pour eux qu'elle accepte tout le reste.
Mais chaque automne, une autre horloge se met à tourner dans sa tête. Le décompte. Les 507 heures à réunir avant sa date anniversaire, sinon le statut s'effondre. Elle ouvre son espace intermittent, elle recompte, elle refait l'addition sur la calculatrice de son téléphone, tard le soir, quand elle devrait dormir. Et cette année, les chiffres ne tombent pas juste.

