Marc joue du cor depuis l'âge de neuf ans. Un demi-siècle, ou presque, à apprivoiser cet instrument réputé traître, à chercher chaque jour cette justesse qui ne pardonne rien. Il a un poste, un son que ses collègues reconnaissent dès la première phrase, et une place dans un orchestre qu'il a mis vingt ans à décrocher.
Le cor, pour lui, ce n'est pas un métier qu'on pose le soir en rentrant. C'est une discipline, un rituel, une exigence de tous les jours. L'échauffement du matin, les traits qu'on retravaille sans fin, la boule au ventre avant chaque service, l'adrénaline du solo exposé où toute la salle retient son souffle. Il aime ça, viscéralement, même après toutes ces années.
Mais depuis quelque temps, il y a un invité qu'il n'a pas convié : la douleur. Une épaule qui tire après deux heures de répétition. Un dos qui grince quand il se lève. Une mâchoire tendue, le soir, qu'il masse en cachette dans la salle de bain. Il a passé trente ans à écouter la musique — et jamais vraiment son propre corps.
Alors il fait ce qu'il a toujours fait : il serre les dents. Un anti-inflammatoire avant le concert, un peu de glace après, et on continue, parce que le pupitre n'attend pas et qu'un remplaçant, ça se trouve vite. Personne, en un demi-siècle, ne lui a montré comment faire autrement.
Mais la nuit, parfois, une question l'empêche de dormir : et le jour où le corps dira non pour de bon ? Toute une vie de musique, arrêtée net. Cette peur-là, il ne la dit à personne.

