Sophie a passé trente ans un archet à la main. Les concours, les auditions qui font trembler, l'orchestre, les tournées, la musique de chambre le dimanche avec des amis devenus une famille. Le violon a été sa langue maternelle — celle avec laquelle elle a dit le plus de choses importantes de sa vie.
Aujourd'hui, elle joue moins. Le corps fatigue un peu, les places se font rares, et surtout l'envie a changé de forme. Ce qui la fait vibrer maintenant, c'est l'instant où une élève comprend enfin comment relâcher son poignet, où un gamin timide sort sa première vraie note bien ronde. Ce petit éclair dans leurs yeux, elle ne s'en lasse pas.
Ça a commencé sans qu'elle y pense. Une amie qui lui confie sa fille pour quelques cours. Puis une autre. Puis une intervention dans une école, le remplacement d'un prof malade. Petit à petit, sans l'avoir décidé, elle s'est mise à transmettre. Et elle s'est découverte douée pour ça — patiente, juste, capable de trouver les mots que personne, à elle, ne lui avait jamais dits.
Mais tout ça se passe dans une zone grise. Des cours réglés de la main à la main, sans cadre, sans statut, sans la moindre reconnaissance officielle. Elle sent qu'il y a là un vrai métier, peut-être même sa deuxième vie. Seulement, entre le savoir-faire qu'elle a dans les mains et le fait d'en vivre pour de bon, il y a un mur qu'elle ne sait pas escalader.
Et à chaque fois qu'elle s'en approche, elle recule. Comme si, au fond, ce n'était pas pour elle.

